Changer de prénom, le poids du racisme ordinaire

Avant propos : j’ai à coeur aujourd’hui de te partager mon expérience personnelle avec le fait d’être une femme noire, qui ne s’est pas toujours rendu compte qu’elle avait perdu un peu de son âme au fil du temps.

Mais être femme, congolaise, française, aimer Koffi et Brel, avoir des enfants métisses à la peau blanche, c’est un numéro d’équilibriste constant.

Spoiler alert, je commence à retrouver un semblant d’identité mais c'est un long combat.


Sur mes documents officiels, je m’appelle Caroline.

Dans ma famille, j’ai deux autres prénoms : Molima (mon postnom) et Parolie (prénom que mon père m’a donné à la naissance).

Les 3 prénoms sont utilisés, Caroline pour le monde extérieur, le monde des blancs, Molima, pour mes amis et Parolie pour ma famille.


Là comme ça, tu te dis forcément, Okayy, that bitch’s crazy.


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Et tu sais quoi ? C’est possible. Du moins, ça l’a été pendant très longtemps. Parce que je suis les 3 en même temps, que je m’adapte dans plein de situations. Je suis un vrai caméléon.


Caroline, c’est un prénom que j’ai choisi à mes 14 ans quand mes parents faisaient des démarches de naturalisation. C’est ce qui se rapprochait le plus de Parolie. L’idée ne me paraissait pas complètement déconnante.


Mais en relisant un article dans lequel j’ai témoigné de ce changement de prénom, j’ai pris conscience de tout ce qui se jouait derrière : le racisme suscitant, l’envie de se fondre dans la masse, l’envie d’oublier aussi ma différence - bitch, c’est impossible - et l’envie qu’on me laisse tranquille. Tu peux lire l’article juste ici.


Commençons si tu veux bien par le truc le plus chaud : cette idée stupide selon laquelle adopter un prénom issu du calendrier chrétien fait de toi un bon français.

Qu’un Hassan devienne Jean. Qu’un Mamadou devienne Pierre. Qu’une Molima devienne Caroline. Dans quel monde tordu est-ce qu’on pense que ça va effacer nos origines? Influencer ce qu’on pense au fond de nous ? Faire de nous de bons petits “blancs” tous sages?


Est-ce que ça ne fait pas au contraire de nous des gens tout gris, neutres ? Des gens qui sont tellement détachés de leur histoire, leur joie de vivre, qu’ils sont incapables d’aider leur prochain ? De contribuer réellement à la société ? Des gens qui n’acceptent au final rien de ce que le pays d’adoption veut nous faire gober. Est-ce que c’est propre à la France ? J’ai vécu 8 ans en Allemagne et je n’ai jamais entendu ce genre de récit. Jamais une Fatoumatou est devenue une Anneke…


Mon ex-mari est breton, et à l’époque j’avais fait le choix de prendre son nom de famille : sur le papier, il n’y avait plus aucune trace de mon héritage. Je te mets un extrait de l’article :

“C’est là que c’est devenu trop lourd. C’est à ce moment-là que je me suis dit : mais jusqu’où va cette mascarade ? Caroline c’était une fiction. Elle était devenue l’emblème de ce qu’on nous force à intégrer comme notion futile sur l’assimilation : qu’il ne faudrait plus penser avec sa part héritée, qu’il ne faudrait être qu’un. Je n’osais pas déborder. Je rasais les murs. Je ne riais pas. J’étais ce que la France voulait voir de ses petits immigrés. Propre, silencieux, sans histoire.”



L’envie d’oublier ma différence.

Tu sais comment je m’en suis rendu compte ? En regardant un jour un clip d’Angélique Kidjo - Shekere en duo avec Yemi Alade. Je me suis littéralement pris une claque dans la gueule.


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Pourquoi ? Parce que j'étais là comme une ingénue à admirer la beauté de ces deux femmes qui portaient des vêtements plein de couleurs quand moi, je faisais tout pour me fondre dans la masse. C'était bien-sûr fait inconsciemment. Mais le choc était réel. Ma peau n’est pas faite pour porter du gris. Mon rire n’est pas fait pour être étouffé. Mes fesses ne sont pas faites pour être camouflées. Mon héritage culturel fait partie intégrante de ma personnalité et je n’ai pas à m’excuser d’exister dans ce pays de blancs. Je n’ai pas à me contorsionner. Je n’ai pas à m’adapter. Je n’ai pas à justifier ma présence. Et même si tout ça, je le faisais déjà, dans mes actions, j’ai décidé d’ouvrir un peu plus les vannes et d’être plus bold au quotidien.


J’ai gardé le plus absurde pour la fin : l’envie qu’on me laisse tranquille.

Est-il vraiment utile de continuer ? Comme si avoir un prénom franco français était un barrage au racisme. Comme si ça facilitait vraiment les rapports avec les autochtones ? Sur papier, je m’appelle Caroline mais c’est toujours la merveilleuse femme noire que je suis qui se pointe aux rendez-vous haha.


Au final, je me demande bien à quoi ça sert tout ce merdier. Tous ces efforts pour être acceptés par des gens qui se moquent complètement de nous. Pourquoi ne pas continuer à mettre l’accent sur nos individualités, aider nos proches et moins proches, nos communautés à en faire de même. Armer nos enfants pour apprendre à slalomer les pentes glissantes que le racisme ordinaire nous offre.

Franchement, je ne sais pas toi, mais je me sens comme une championne olympique de sky.

A 34 ans, j’ai vécu tellement de situations chelou, entendu tellement de clichés sortis de je ne sais où, vu des horreurs, écouté des proches me partager leurs histoires…

Et maintenant, j’élève mes enfants dans cet esprit-là. Sans leur faire peur, en essayant de les protéger du mieux possible. Mais en les préparant aussi. Parce qu’ils ont beau avoir des prénoms français eux aussi, they’re gonna be tried!


Tu sais quel genre de discussion j'ai eu avec mon fils pendant les dernières élections ? Il me demandait si on allait devoir quitter la France si Zemmour devenait président. Il avait 7 ans à l'époque. Damn, je pensais que j'aurais eu plus de temps avant de lui expliquer le concept. Et j'ai pas non plus hâte d'exposer les faits à ma fille de 2 ans qui cumule le fait d'être afrodescendante ET femme.


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Je te laisse avec cette citation l’article qui résume on ne peut mieux tout ce que je pense de cette affaire : « Je me suis longtemps demandé ce qui traversait l’esprit des racistes qui veulent si violemment nous assimiler. Je crois finalement qu’ils sont jaloux. Ce qui les gêne, c’est qu’ils n’ont rien d’extraordinaire dans la vie. Ils n’ont pas d’autres terres, pas d’autres pays. Ils nous en veulent de leur propre banalité. »

Et toi, alors ? Est-ce que tu as dû changer ton identité telle une super héroïne pour tenter d'être acceptée ? Tu connais des proches qui sont passés par les mêmes galères ? Est-ce que comme moi, tu découvres aussi les vrais noms de tes oncles et tantes, les membres de ta famille élargie après des annnnééééssss de fréquentation ?


Coeur coeur sur toi

Molima la merveille le seul prénom véritable







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